Stéphanie Solinas présente "Identité"

Entre Paris et Barcelone, Stéphanie Solinas photographie, enquête, fabrique… Cette artiste française aux genres multiples propose dans sa nouvelle exposition (à découvrir jusqu’au 13 mai au FraenkeLAB à San Francisco), une réflexion originale sur la question de l’identité. Nous l’avons rencontrée lors de son passage à San Francisco. Décryptage.

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L’exposition « Identité » nous fait nous interroger, à notre tour, sur l’identité de l’artiste. Qui êtes-vous Stéphanie Solinas ?

Je me définis par rapport aux images que j’élabore, aux objets que je fabrique, aux projets que j’articule. Si je devais utiliser des mots, je dirai artiste, enquêtrice, curieuse… Au niveau de mes études, j’ai d’abord eu un parcours scientifique, avec un BAC Scientifique et un BAC +2 en mathématiques, informatique et psychologie. C’était alors le tout début de l’intelligence artificielle… Puis, j’ai basculé en Histoire de l’art. J’ai ensuite fait une école de photographie, Louis-Lumière à Paris, pour enchainer après sur une thèse en art plastique à Paris 1. Quand je regarde mon travail aujourd’hui, il me plait d’y voir une équation de ce parcours.

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Plusieurs pièces interpellent dans votre exposition au FraenkeLAB. Votre autoportrait notamment…

En effet, c’est un autoportrait, en tant que photographe. Ces dix petites sculptures sont des moulages en bronze de mes 10 premières phalanges. Cette pièce s’appelle « Sans titre. Que faire de ses 10 doigts ? ». Il s’agit d’un questionnement : Sur quelle partie du corps peut-on fixer l’identité du photographe ? Les jambes, le cerveau, l’œil ou plutôt le doigt, l’index, qui vient appuyer sur le bouton de l’appareil photographique pour déclencher la prise d’image ? C’est aussi également notre façon d’être au monde. Que faire de ses 10 doigts… ? Quel effet choisit-on d’avoir sur notre monde ?

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Tout un pan d’ "Identité" est consacré à Alphonse Bertillon, un criminologue français du 19ème siècle, fondateur du premier laboratoire de police d’identification criminelle. Pourquoi cette fascination pour cet homme ?

Alphonse Bertillon a élaboré une définition de l’identité qu’il a progressivement réussi à faire appliquer à l’ensemble des individus des sociétés modernes ! En cela, cette figure là m’apparaît incontournable dans mon exposition « Identité ». Son invention mais également son personnage, son histoire, ont éveillé ma curiosité. Bertillon nait au milieu du 19e siècle dans une famille de scientifiques éminents. Son grand père est l’inventeur du terme même de Démographie et de cette science là, son père est le fondateur de l’École d’Anthropologie de Paris, etc. Cependant, lui, à 28 ans, n’a toujours pas de métier, toujours pas de vocation. C’est grâce à l’intervention de son père qu’il rentre à la préfecture de police de Paris comme commis aux écritures. Et c’est dans ce contexte là qu’il invente ce système, le « bertillonnage » (un système d’identification rapidement adopté dans toute l’Europe, puis aux US), une définition de l’identité…
La proposition de Bertillon, c’est le début de l’idée que le corps peut laisser des traces, peut trahir notre identité sans que nous en soyons pleinement conscient. Les outils actuels issus des propositions de Bertillon sont les logiciels de reconnaissance faciale, les techniques actuelles de représentation de l’identité, la question de l’ADN, de l’existence dans l’espace public.

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Autre zoom : On trouve au fond de la salle une véritable enquête sur tous les Dominique Lambert de France. Racontez-nous...

Je voulais définir une population d’étude qui soit mixte. Dominique, c’est le 1er prénom mixte le plus porté en France, et le 27e prénom le plus porté en France ! Je l’ai associé à Lambert, le 27e nom de famille le plus porté en France. J’ai contacté les 191 Dominique Lambert répertoriés dans les pages blanches… J’ai ensuite élaboré une séquence en 6 étapes pour tenter d’accéder à la représentation des Dominique Lambert à partir des techniques officielles de représentation de l’identité :
- 1ère étape : envoi aux 191 Dominique Lambert d’un portrait chinois à remplir, une manière de se définir par des mots à l’instant présent…
- 2e étape : réunion du comité consultatif pour la description des Dominique Lambert (composé d’un psychologue, d’un inspecteur de police, d’un statisticien et d’un juriste), sa mission étant de définir physiquement le ou la Dominique Lambert, de déterminer si c’est un homme ou une femme, ses traits physiques, son âge, etc… A la suite de quoi j’ai obtenu un texte.
- 3e étape : à partir du texte, j’ai travaillé avec un dessinateur pour transformer ce texte en dessin.
- 4e étape : à partir de ce dessin, j’ai travaillé avec un enquêteur de police à l’identité judiciaire à la préfecture de police de Paris, qui a transformé le dessin en portrait robot.
- 5e étape : sur base de ce portrait robot, j’ai cherché des gens dans la réalité qui ressemblent à ce portrait robot pour les photographier
- 6e modalité de cette chaine de représentation : une enveloppe en calque qui contient la photographie d’identité du véritable Dominique Lambert, celui qui a remplit le portrait chinois, celui à partir duquel nous avons fait toute cette étude…
Selon moi, la question de l’identité se concrétise dans la relation à l’autre. Si on est seul sur une ile déserte, la question de l’identité ne se pose pas. D’où cette envie d’accéder à une identité qui se définisse dans un collectif, dans cette population d’homonymes.

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San Francisco étant une ville où la question de l’identité est souvent posée, au travers des réseaux sociaux, du Gender, ... comment le public San Franciscain réagit-il par rapport à « Identité » ?

Avec beaucoup de curiosité ! Dans mes discussions avec les San Franciscains, plusieurs évoquent la dernière élection américaine, qui à San Francisco a été particulièrement vécu comme un ébranlement, c’est à dire une non reconnaissance de soi dans un président. Le pays, dans lequel nous sommes, nous constitue… Egalement, autre discussion intéressante autour de l’identité : San Francisco est à la fois un territoire de croyances, un territoire très spirituel, mais aussi un territoire de sciences qui travaillent à définir l’identité de l’homme de demain avec des outils mis en place dans la Silicon Valley, des recherches menées sur l’intelligence artificielle, des recherches également sur les moyens d’échanger avec l’autre. La mission de Facebook, par exemple, est de connecter l’ensemble des individus du monde, c’est à dire de saisir quelles sont les identités et de les faire exister les unes par rapport aux autres.

Stéphanie Solinas : Identité
FraenkelLAB / 1632 Market Street, San Francisco, CA 94102
Du 31 mars au 13 mai, 2017
Mercredi - Jeudi : 1-7 pm
Vendredi - Samedi : 12-7 pm

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Dernière modification : 10/04/2017

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